dimanche 13 janvier 2008

Le Carnaval

Lorsqu'elle débuta ses études secondaires, les écoles n'étaient pas encore mixtes. Les filles fréquentaient l'école Assomption et les gars, quelques rues plus loin, celle de St-Viateur.

Comme à chaque année, un carnaval était organisé et des aspirantes au très convoité duché étaient recrutées par un conseil siégeant dans chaque école. Les établissements choisissaient une duchesse parmi des dizaines de postulantes qui rêvaient de sentir le poids de la couronne royale sur leur frêle tête.

Elle ne se souviens plus quelles ont pu être ses motivations à se présenter comme candidate. Mais, elle revoit la longue table installée dans la grande salle du 1er étage. Tout autour, une demi-douzaine de professeurs s'étaient regroupés pour rencontrer les jeunes filles et leur poser des questions, histoire d'éliminer celles qui risquaient de ne pas représenter dignement leur école. Quoiqu'il en soit, quelques heures plus tard et contre toute attente, c'est elle qui fut choisie pour représenter une des écoles. Celle des gars.

Ils devaient être entre 200 et 300 dans leur gymnase ce jour là. Une petite foule compacte et curieuse s'entassait à ses pieds en bas de l'estrade. Des centaines d'yeux rivés sur elle, avaient l'air de se demander ce qu'une fille venait faire à l'intérieur de leurs murs. Aux premiers rangs, certains ricanaient bêtement et semblaient intimidés par cette présence féminine. D'autres se donnaient des coups de coude dans les côtes et se poussaient comme les gamins qu'ils étaient encore. Mais, en majorité, les garçons semblaient juste curieux et attendaient patiemment, trop heureux de ne pas être en classe. Après un petit discours enthousiaste, le directeur de St-Viateur présenta au public masculin celle qui porterait le flambeau de leur école. Leur duchesse.

C'est à une fée, Madame Bibeau, qu'elle confia la tâche de réaliser sa robe en vue du grand bal. Après quelques hésitations, elle avait jeté son dévolu sur une nouvelle étoffe qui était très à la mode. Un tissu résistant, infroissable et en polyester. Du Fortrel... Elle opta pour une jolie teinte de bleu. Sa robe serait cintrée jusqu'à la taille avec une jupe ample qui balayerait le sol. Taillée dans le même tissu, une longue traîne serait fixée aux épaules du corsage et un large ruban de velours bleu nuit en garnirait le contour. Sa robe fut magnifique. Quant à sa coiffure...

A cet âge, elle était timide et elle n'avait pas osé émettre de commentaire lorsque la coiffeuse avait remonté ses cheveux en un chignon très serré et tiré vers l'arrière tout ce qu'elle avait de frange sur le front. Ses boucles avaient été longuement étirées, surchauffées, puis lissées sur son crâne. De grandes quantités de pinces à cheveux et de fixatif plus tard, la coiffeuse s'était frotté les mains, lui avait à peine souri et avait lancé d'une voix forte: "Suivante"... La duchesse de St-Viateur était donc repartie avec son petit chignon léché pour se rendre chez la maquilleuse qui, avec quelques coups de pinceaux magiques, avaient réussi à lui faire oublier qu'elle n'aimait pas sa tête.

Comment se sont déroulés le bal et le couronnement? Elle n'en a gardé aucun souvenir. Cependant c'est en souriant qu'elle s'est remémoré ce qui s'était passé quelques semaines plus tard...

Le hasard, ou le destin, voulu qu'en ouvrant un casier inoccupé pour en faire le ménage, le neveu du concierge d'une école trouve une grande enveloppe de papier Kraft sur la tablette du haut. Elle n'était pas scellée; aucune inscription n'y apparaissait. Curieux, il l'ouvrit et en retira le contenu. C'était la photo d'une toute jeune fille. Il lui donna entre 14 et 16 ans. Son petit visage mince était surmonté de cheveux bruns, lesquels avaient été coiffés en un chignon strict, dégageant son haut front. Deux fossettes creusaient ses joues de part et d'autre d'un sourire un peu timide. Il la trouva jolie... Et il arriva ce qui arrive parfois: Cupidon, alerté, et peut-être un peu prompt sur la gâchette, visa et lui tira en plein coeur. Le résultat fut foudroyant.

C'est ainsi que dans le couloir silencieux d'une école désertée, un garçon aux cheveux roux tomba éperdument amoureux d'une duchesse de carnaval. Ils n'eurent aucun enfant mais furent très heureux... jusqu'à la fin du secondaire. La suite? Ça, c'est une autre histoire...

Ah oui, j'oubliais... la duchesse de St-Viateur ne fut pas élue reine du Carnaval cette année-là...

1 commentaire:

Sacol a dit…

Est-ce toi ? Si oui, c'est à ce moment que tu es devenue fée ?