dimanche 5 octobre 2008

Plus de peur …


Mon Jules était un chat d'intérieur jusqu'à ce qu'il échappe à la surveillance de ma coloc et fasse une fugue en mai dernier, pendant mes vacances à St-Pierre et Miquelon. Il avait alors passé deux semaines dehors pour la première fois de sa vie. Depuis, il miaule à la porte et, lasse de ses jérémiades, j'ai décidé de le laisser aller vagabonder un peu le jour. Toutefois dès qu'il remet les pattes dans la maison en fin d'après-midi, je décrète le couvre-feu. Je serais trop inquiète de le savoir dans la nature, la nuit tombée.

Hier pourtant il n'est pas réapparu à l'heure du souper comme il en a l'habitude. J'eus beau faire le tour du jardin, de celui de ma voisine, secouer la petite boite de gâteries dont le son le fait accourir immanquablement, rien. Pas de chat et il se faisait tard.

Pendant que je cherchais Jules, Pixel mon chihuahua me tournait autour espérant que je me décide à lui mettre son collier pour notre marche quotidienne au parc qui se trouve au bout de la ruelle. La nuit était presque tombée mais ses yeux m'imploraient et sa petite queue tirebouchonnée allait de droite à gauche, mue par l'espoir de cette balade sacrée. Comme il y a des lampadaires le long du stationnement qui jouxte le parc, je décidai que nous irions malgré la noirceur et que j'en profiterais pour chercher Jules.

J'écourtai néanmoins le parcours, évitant les coins sombres où je craignais la rencontre de moufettes et de ratons laveurs qui traînent dans les parages la nuit. De plus, le vent s'était levé et la température avait considérablement chuté. Rendus à l'endroit où se croisent la ruelle et la piste cyclable, nous avons descendu le talus qui donne sur le terrain de la petite maison blanche qui est inhabitée depuis plus de quinze ans.

D'habitude, dès que nous bifurquons dans la ruelle, mon chien se met à courir vers ma maison qui est juste un peu plus loin, ne s'arrêtant qu'une ou deux fois pour s'assurer que je le suis. Mais hier, il stoppa brusquement près de la petite maison délabrée et il se mit à grogner. A quelques reprises, j'avais vu un gros matou gris aux abords de la bâtisse et j'ai craint que Pixel ne lui coure après et qu'il reçoive un coup de griffe. Je le rappelai et c'est à ce moment que j'entendis un miaulement familier. Je reconnus la voix de Jules.

Je pris mon chien dans mes bras pour qu'il n'effraie pas mon chat qui est de nature craintive. Je m'approchai lentement de la maison mais je ne voyais guère que sa silhouette blanche qui se dressait dans le noir de la nuit. J'appelai Jules qui me répondit par un miaulement apeuré; cela semblait venir de la maison. A l'arrière, la pâle lueur provenant de la rue éclaira faiblement la galerie à demi-défoncée. Une bourrasque de vent fit osciller la porte extérieure qui habituellement est fermée. En m'approchant, je vis que la porte intérieure était entrouverte. Jules s'était probablement faufilé dans la maison. Il n'était pas question que j'entre dans cette baraque abandonnée sans y voir clair. Je retournai chez-moi chercher une lampe de poche et je décidai que Pixel m'accompagnerait; il saurait localiser Jules.

Le vent hurlait maintenant et Pixel, moins brave, voulut que je le transporte dans mes bras. Arrivée à la petite maison blanche, je le déposai par terre et je poussai la porte intérieure. Une forte odeur d'humidité me monta au nez. J'éclairai la pièce qui me sembla avoir déjà été un salon. Le plâtre du plafond était tombé par plaques qui jonchaient le sol. Un vieux fauteuil défoncé occupait un angle de la pièce et le plancher était parsemé d'excréments de souris, de boites vides et de vieilles planches. J'appelai Jules en espérant qu'il ne serait pas trop loin. Dehors le vent faisait un beau tapage et je criai le nom de mon chat. Je cru entendre son miaulement et je demandai à Pixel de "chercher Jules". Mon chien s'élança au fond de la pièce et disparut de ma vue.

Je m'avançai lentement, regardant où je mettais les pieds. Je craignais que le plancher vermoulu ne cède sous mes pas mais il me sembla solide. La pièce au fond était la cuisine; les portes d'armoire étaient grande ouvertes et deux vieilles chaises chromées renversées gisaient par terre. L'escalier qui montait à l'étage était à ma gauche. C'est à ce moment que j'entendis aboyer Pixel.

Je criai son nom mais il ne vint pas, se contentant de japper. Misère … je n'avais pas du tout envie de monter. Outre l'état délabré de la maison qui me faisait craindre de me casser le cou, je n'aimais pas trop l'ambiance lugubre qui régnait entre ces murs décrépis et humides.

Je n'avais pas trop le choix et je tâtai du pied la solidité des marches avant de les franchir une à une. Arrivée sur le palier, je balayai l'espace avec ma lampe de poche. J'aperçus Pixel dans la pièce en face. Il se tenait à côté d'un vieux sommier de métal recouvert de lambeaux de tissus grisâtres. Je me penchai et le faisceau de lumière capta deux yeux luisants. Je parlai doucement à Jules pour tenter de le faire sortir de sa cachette.

C'est à ce moment qu'à travers le vent qui hurlait j'entendis la porte d'entrée claquer et que le chien se mit à aboyer furieusement. Mon cœur manqua un battement et je failli tomber à la renverse tant je sursautai. Jules eut aussi peur que moi, me passa entre les jambes et déboula l'escalier. Je tentai de faire taire Pixel en vain. Je descendis les marches et le chien me devança en continuant d'aboyer de plus belle. Le vent qui avait claqué la porte, l'avait ouverte à nouveau et elle balançait au rythme des rafales. J'espérais que Jules ait eu la bonne idée de sortir dehors et qu'il m'attendrait à la maison. Je m'apprêtais à traverser le salon lorsque Pixel s'arrêta net et se remit à japper. Il rebroussa chemin et se rendit au pied de l'escalier. La lumière de ma lampe de poche l'éclaira et ce que je vis ne me rassura pas: il montrait les dents en regardant en haut des marches. Son poil était hérissé et il se mit à gronder en reculant lentement. Soudain, j'entendis des pas au-dessus de ma tête; une marche craqua.

Je hurlai à mon chien de venir me rejoindre; la peur qu'il perçu dans ma voix le fit accourir et je le saisis d'une seule main avant de m'élancer dehors. Je ne pris pas le temps de refermer la porte et je couru vers ma maison sans me retourner. Mon chien se mit tout à coup à gigoter dans mes bras et recommença à grogner et à aboyer comme un fou. J'entendis une branche craquer non loin derrière moi et le bruit de pas dans les feuilles mortes. Je pris littéralement mes jambes à mon cou, traversai mon jardin sans me retourner et franchis la porte de ma maison que je verrouillai à double tour.

Le cœur battant, je montai à l'étage et attrapai le téléphone sans fil au passage. J'approchai d'une fenêtre et en soulevant le rideau, je risquai un coup d'œil dehors. Je ne vis que les arbres malmenés par le vent déchaîné. Je restai immobile de longues minutes, reprenant mon souffle en songeant que je n'avais pas revu Jules.

Après un moment, sans faire de bruit, je descendis l'escalier; Pixel s'était calmé et son silence me confirma qu'aucun intrus n'était dans la maison. Je me dirigeai lentement vers le portique arrière où aucune lumière ne brillait. Un rectangle blanc dépassait sous la porte et attira mon attention. Intriguée, je le ramassai et revins dans la salle à dîner où une lampe était allumée.

Des lettres avaient été tracées maladroitement sur une feuille tachée et j'eus de la difficulté à déchiffrer le message qui disait:

"Quelle idée d'inventer une telle histoire! Les lecteurs de ton blog risquent de ne plus croire à tes Contes de Fée…".


PS: Merci à Crocomickey qui m'a inspirée avec sa fameuse aventure

Note: Cette petite maison blanche existe vraiment et ce soir, en revenant du parc, je regardais ses fenêtres aux rideaux déchirés et j'ai imaginé cette histoire. Bon, j'espère que je ne ferai pas de cauchemar cette nuit…

9 commentaires:

Lise a dit…

Brillant ! J'étais anxieuse en lisant cette histoire comme si j'étais dans la situation, et inquiète pour Jules. Mais c'est tout de même un conte de Fée...

Quelle imagination !

joie de vie a dit…

Excellent! Vous avez réussi à prendre un raconteur naturel.
Chapeau! Je suis persuadé que mon entourage serait très heureux de savoir que je me suis fait prendre à mon tour.
On me dit toujours que j'aurais dû être un acteur....
Merci à vous pour ce coup magistral.
Mais avez-vous récupéré Jules??
Bonne journée.

Le Scarabée... a dit…

Bravo!

J'ai presque sauté sur le téléphone pendant ton ''histoire'' pour vérifier si tu allais bien...

Tu m'a bien eu, lolll...

Le Scarabée

Contes de Fée a dit…

Je dois confesser que j'ai pris un malin plaisir à concocter cette histoire, mais qu'à l'heure du coucher j'ai failli vérifier sous mon lit pour m'assurer qu'il ne s'y cachait pas un monstre sanguinaire ;O)

Merci de vos mots si gentils... vous me donnez envie de recommencer!

@ Joie de vie: Jules roupillait sur une chaise pendant que sa maîtresse pondait son canular!

Esperanza a dit…

Excellent! Et quel sens de la chute!

joie de vie a dit…

Attention!!!!
Souvenez-vous de l'histoire Russe, du petit garçon qui criait ''Au Loup''!!!!

Mais votre histoire est impeccable, saisissante.

Bonne réplique, bonne suite, bon ''prochain'' canular

Serge a dit…

super l'histoire, moi aussi je suis fait prendre au jeu.

crocomickey a dit…

Je dois avouer sincèrement qu'un peu avant la fin, j'ai commencer à douter. Juste un ti-peu.

Très gentil le lien vers ma menterie personnelle ...

:-)

Zoreilles a dit…

Quel suspense, j'étais sur le bout de ma chaise à la fin, suspendue à l'écran, je n'étais plus devant mon ordinateur mais avec Pixel et toi, m'inquiétant pour Jules...

Bravo!

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