vendredi 31 octobre 2008

Nuit noire sur la 117 …



Lentement, l'homme souleva le drap. Un léger sourire étira ses lèvres lorsqu'il vit l'effroi dans les yeux des trois adolescents transis et exténués qu'il avait fait monter dans sa voiture quelques heures plus tôt …
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C'était une nuit d'automne. Probablement en 1972, à moins que ce ne soit en 1971. Le ciel déversait une pluie froide et drue, impitoyable pour qui ne pouvait se mettre à l'abri. Sur le bord de la 117, quelque part entre Mont-Laurier et le parc La Vérendrye, deux filles et un garçon faisaient le pied de grue, espérant qu'une voiture finirait par passer. Frigorifiés, ils attendaient depuis plus d'une heure. Pour se réchauffer, ils avaient alors décidé de marcher vers le nord. Il leur fallait bouger pour oublier leurs vêtements trempés, leurs doigts gourds et les crampes douloureuses de leur estomac affamé.

Le jeune homme, mince mais robuste, portait les sacs les plus lourds sans se plaindre. Ses cheveux blonds, portés longs, avaient confondu la plupart des automobilistes qui s'étaient arrêtés pour prendre les trois amis en stop quelques jours auparavant, alors qu'ils se dirigeaient vers le sud. Vers la grande ville. Vers Montréal.

Mais cette nuit-là, aucun véhicule n'était en vue, comme si le temps était suspendu. Quelle heure pouvait-il être? Dans un état second les trois amis mettaient un pied devant l'autre. Ils avaient bien été tentés de rester au village précédent, sous les lampadaires qui diffusaient une lumière rassurante. Mais ils craignaient qu'un éventuel conducteur n'hésite à s'arrêter s'il croyait que les jeunes gens habitaient le coin. Ils crurent qu'ils susciteraient d'avantage l'empathie s'ils étaient aperçus au milieu de nulle part…

Le ciel bouché masquait la lune et les étoiles; la nuit était noire, comme la route 117, comme tout ce qui les entourait. Seule la ligne blanche et le bitume qu'ils sentaient sous leurs espadrilles détrempées, leur indiquaient le chemin. La fatigue se faisait sentir mais ils n'osaient s'arrêter. Encore quelques pas pour ne pas penser au froid, à la faim ni à l'épuisement qu'ils ressentaient depuis que le dernier automobiliste les avait fait descendre au bout de sa destination, loin derrière.

De quoi pouvaient-ils discuter en avançant côte à côte dans l'obscurité? De leur projet qui avait échoué? De ce que l'avenir leur réservait? Des amis qui les attendaient et qui avaient envié leur audace? Des études qu'il leur faudrait reprendre? Du retour au bercail où il leur faudrait affronter les foudres et les semonces de leurs parents? Peut-être crânaient-ils? Peut-être aussi avaient-ils peur de cet inconnu qu'était l'avenir?

Ils n'auraient su dire qui, le premier, avait vu la lumière des phares trouant la nuit. Cela prit un certain temps à leur esprit confus pour réaliser qu'une voiture se dirigeait vers eux, roulant vers le nord. Remercièrent-ils le ciel? Personne ne s'en souviendra… C'est Joan la plus hardie des filles qui, sans réfléchir, se jeta pour ainsi dire devant le véhicule qui fonçait vers eux. "–Il n'aura pas le choix de s'arrêter!" Eut-elle le temps de crier à ses amis avant de s'élancer au centre de la chaussée en agitant les bras et sautant sur place.

Le jeune homme laissa tomber les sacs qu'il transportait et couru vers sa copine téméraire qu'il agrippa par le bras avant de la tirer sur le bas-côté de la route. Déchirant la nuit, le crissement des pneus fit écho à la catastrophe évitée de peu. L'adolescente se dégagea brusquement et se rua sur la portière qu'elle ouvrit sans hésiter. Derrière elle, le garçon et l'autre jeune fille, encore sous le choc, avaient peine à réaliser ce qui venait de se produire.

La discussion fut brève et Joan fit signe à ses amis de venir la rejoindre. Les adolescents s'engouffrèrent dans une voiture imposante et durent s'entasser tous trois aux côtés du conducteur, puisque sur la banquette arrière déjà encombrée, il y avait à peine assez d'espace pour déposer leurs maigres bagages.

Ils furent soulagés d'apprendre qu'ils pourraient faire le trajet jusqu'à Val d'Or. Les jeunes gens exténués fermèrent bientôt les paupières, se sentant étrangement en confiance auprès de cet inconnu qui, silencieux, gardait les yeux rivés sur la route. L'autre jeune fille se souvint, longtemps après, que l'homme avait fait une halte au Domaine. Il leur avait offert à chacun un café bien chaud, ajoutant que c'était tout ce qu'il pouvait faire pour les aider à se réchauffer.

L'aube naquit, embrasant le ciel boréal, sans qu'aucun des adolescents ne puisse contempler le soleil qui se levait. Ils avaient sombré dans un sommeil profond, balancés par le tangage de la grosse voiture qui filait sur la route. Soudain, le véhicule stoppa. "-C'est ici que vous descendez." Leur dit l'homme. "-Je ne veux pas risquer d'être vu avec vous à bord…" ajouta t-il. Les trois amis se frottèrent les yeux en regardant autour d'eux. La voiture s'était arrêtée dans une petite rue déserte à l'entrée de Val d'Or.

Ce n'est qu'à cet instant que les adolescents prirent conscience que quelque chose clochait. Un truc qu'ils n'avaient pas remarqué lorsqu'ils étaient montés; à cause de leur fatigue, à cause de la pénombre qui y régnait. A l'arrière de l'automobile, par l'interstice d'un rideau entrouvert, ils aperçurent un assemblage de bois sombre, reconnaissable entre tous. Juste à côté, une forme longue et étroite disparaissait sous une toile blanche…

Lentement, l'homme souleva le drap. Un léger sourire étira ses lèvres lorsqu'il vit l'effroi dans les yeux des trois adolescents qu'il avait fait monter dans sa voiture quelques heures plus tôt … Un pied apparut, d'une blancheur cadavérique; un carton, accroché à un des orteils du macchabée, oscillait sous la brise légère qui entrait par la portière ouverte.
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J'avais 14 ou 15 ans. Jamais je n'oublierai cette nuit où, transie et exténuée, je montai dans une voiture avec mes amis Joane (surnommée Gougoune) et Ubald. Cette "grosse familiale" qui roulait à tombeau ouvert en direction de l'Abitibi, était en réalité un corbillard.

Le conducteur avait dû se rendre à Montréal pour récupérer deux corps qu'il rapportait à Val d'Or. L'un était dans un cercueil et l'autre, sur une civière. Cela expliqua sans doute le silence de mort qui régna à bord … Nous restâmes discrets sur l'identité de l'employé des pompes funèbres qui nous avait pris en stop malgré l'interdiction. Nous ne voulions en aucun cas signer son arrêt de mort; il pouvait dormir tranquille… nous fûmes muets comme des tombes…

3 commentaires:

Zoreilles a dit…

Un vrai récit d'Halloween, il y avait là les ingrédients essentiels pour nous tenir en haleine. T'es vraiment toute une conteuse!

Contes de Fée a dit…

@ Zoreilles:

Merci! Et toi, t'es vraiment généreuse...

:O)

Le Scarabée... a dit…

Excellent petite Fée....

Une aventure digne des Contes & Légendes de l'Abitibi...

Au plaisir de te lire...

Le Scarabée